Franco Bettoli
Interview réalisée par Giuliano Bettoli (frère de Franco), le 17 mai 1988


G.B : Tu as terminé l'école ton diplôme de comptable en poche et puis…?

F.B : En 1967, je travaillais dans un cabinet de comptable. Cette année-là, les communautés Emmaüs de France organisèrent des camps de travail, dans différentes villes du Nord de l'Italie. Des jeunes venant de toute l'Europe récupéraient des matériaux usagers (papier, chiffons, fer). Aujourd'hui, cette activité de récupération est notre quotidien de compagnon. Mais à l'époque, cette activité était nouvelle. L'objectif était déjà la solidarité ici en Italie ou dans les pays pauvres.

Au cours d'une réunion publique, Paul – un français qui organisait le camp de travail – demanda aux gens de Faïence de se former un comité d'amis pour s'occuper de l'organisation pratique de ce camp de travail. Se forma alors un comité de personnes qui trouva un foyer, des camions, prépara la publicité…


Et toi ?

Moi, ils m'ont pris par erreur. J'étais allé à la conférence de Paul. L'idée me plaisait. Après cette première rencontre, Paul nous donna rendez-vous un autre soir ; un lundi, à 18h00 je crois… Je suis allé à ce rendez-vous un peu contre mon envie. Le jour venu, nous étions très peu. Tu ne pouvais pas refuser. Il fallait prendre des responsabilités. Je m'offris pour faire l'économe (l'intendance), celui qui devait trouver les choses à manger pour les jeunes qui allaient arriver. C'est comme cela que je connus le camp de travail. J'appris dans le même temps à connaitre le mouvement Emmaüs, ces communautés de pauvres. Ce fut pour moi un moment très important d'enrichissement.


Combien de temps dura ce camp ?

Il commença en Juillet, plus précisément fin-juin. Les premiers jeunes arrivèrent sur la grande place le jour du serment des cavaliers de notre Palio*. C'était le premier camp organisé en Italie. Il dura un mois. A la fin, je décidai de partir en France avec la communauté qui avait réalisé les 24 camps de travail dans les 24 villes d'Italie.


Tu es parti en août 1967 ?

Non, le 20 novembre. C'est une date importante pour moi. Je suis allé à Bologne. De là, nous partîmes avec sept vieux camions. Le voyage dura une semaine : Gêne, Bordighera, la Côte d'Azur, la vallée du Rhône pour finalement arriver à Chartres, une belle ville à 80 km de Paris, avec une fameuse Cathédrale. Le 3 décembre, nous commencions le travail de ramassage mais cette fois dans une communauté de gens pauvres aidée d'un groupe de jeunes. Ces jeunes parmi ceux qui avaient fait le camp en Italie et qui décidèrent de rester 6 mois ou un an dans cette communauté de pauvres.

Le premier jour dans la communauté, mon voisin de lit était un ex-légionnaire, un ancien militaire de la Légion Etrangère. Son surnom était "Mitraillette". La nuit il faisait des cauchemars et dans le sommeil, il criait "ta ta ta ta ta". Il était revenu d'Indochine alcoolique, malade. Cet homme ne pouvait pas marcher s`il ne sentait près de lui un mur pour s'abriter.


Et toi, qui, jusqu'alors avais vécu tranquille dans notre famille, avec Papa et Maman… C'est juste ? Que t'as dit maman, quand tu lui as fait part de ta décision ?

Tout de suite, c'est compréhensible, elle ne fut pas trop contente. Partir pour l'inconnu, sans sécurité… Elle m'a dit : "Bon, tu vas en parler à ton Oncle, Don Giovanni, le prêtre de la Cathédrale de Faïence". J'y suis allé. Lui ne connaissait pas trop l'Abbé Pierre et Emmaüs, mais il m'a dit d'y aller. J'ai su après, que Don Giovanni pour tranquilliser ma mère lui avait dit : "Laisse le aller. De toute façon il y restera 8 jours…" J'ai aussi parlé au curé de notre quartier Don Ceroni. Il y a deux ans, je l'ai rencontré au Brésil à Alvaro de Carvalho, où il est allé comme prêtre à 60 ans et où il m'a dit : "Je me souviens encore quand tu es venu m'annoncer que tu avais décidé de partir pour la France. Ce fut une grande surprise pour moi…"

Je suis donc parti pour la France , en pensant que jamais je ne reviendrais à Faïence. En revanche, j'ai toujours maintenu le contact avec notre famille. Après 3 mois je décidais de revenir en Italie pour voter. J'étais à Paris, aux abords du quartier latin quand les premières grèves et les émeutes de main 68 éclatèrent. Le voyage s'avéra être une tribulation sans fin. Il arriva à Milan avec un jour de retard.


Peux-tu nous parler de ta première communauté à Chartres ?

La communauté était dans des locaux très modestes. Nous étions une trentaine de personnes. Des gens pauvres souffrant de graves problèmes personnels, et des jeunes qui venaient de différents pays pour un temps déterminé. Beaucoup de gens venait du Danemark. Là-bas, Emmaüs était très connu. Et une expérience comme celle que nous vivions donnait des "points" à ceux qui désiraient assistants sociaux.

Pour moi ce fût une expérience fondamentale. Me trouver avec une vingtaine d'hommes, tous ayant un passé de misère, de mortification, venant des prisons, de l'alcoolisme, de la Légion Etrangère.

Là à Chartres, on nous donna une usine qui avait fait faillite. On y faisait le travail de récupération des chiffons, du papier, du fer, des meubles. On ramassait dans tout le département. Le ramassage était bien organisé. Chaque jour nous avions 4 ou 5 camions. Il nous arriva de faire des ramassages dans 10, 20, 30 communes aux alentours avec 100, 200 camions ou tracteurs. Car on faisait participer la population. On organisait des réunions, les fermiers se regroupèrent et vinrent décharger des montagnes de déchets. Ensuite, nous triions tout ce matériel qui arrivait par centaines et centaines de tonnes !

Le premier travail consistait à sélectionner les métaux. Moi qui ne savais même pas ce qu'était le fer ! Ensuite on triait le cuivre, le laiton, l'aluminium, etc.

Mon premier "professeur", que je retrouve toujours avec tant de joie quand je retourne en France, s'appelait "Popeye" (bras de fer). Quand je lui demandais comment je devais faire, il me répondait : "Tu fais comme je fais". Il ne 'a jamais rien dit d'autre. J'ai commencé comme ça. Je me suis spécialisé dans les métaux. Le travail me plaisait beaucoup. On vivait en plein air, très simplement. On recevait un peu d'argent, un pécule de 5 francs qui ne suffisait même pas pour acheter un paquet de cigarette par jour. C'était une communauté de pauvres qui vivaient du travail de récupération et essayait de mettre de coté un peu d'argent pour aider les plus pauvres qu'eux.

A ce moment-là à Chartres, on travaillait avec les Papillons Blancs, une association de familles d'handicapés mentaux qui voulaient construire une maison pour accueillir ces enfants. Nous avons essayé de travailler de manière à ce qu'après notre départ, les gens de Chartres puissent se mobiliser et reprendre le flambeau. Tu comprends ? Pour que Chartres continue de s'occuper de cette maison que nous avions aidé à construire. Nous ne restions pas repliés sur nous-mêmes. Nous essayions de sensibiliser, d'impliquer les gens pour que les actions durent.


Tu es donc entré à Emmaüs pour "essayer"

C'est comme ça. Tu vois. Il y a avaient bien quelques motifs qui m'ont poussé à m'engager. Une insatisfaction personnelle d'avoir à vivre dans une ambiance provinciale. Mais aussi une insatisfaction religieuse. Tu sais à l'Eglise, on parle des pauvres, mais entre gens qui ont tout. Cela reste superficiel. Insatisfaction, peut-être aussi du travail que je faisais. Et donc, une volonté de partir, de changer radicalement. En y réfléchissant maintenant, je ne sais pas comment j'ai fait pour partir. Tu imagines, nous qui sommes tant liés à notre famille… Mais quelle découverte. Le monde de la pauvreté réelle avec les compagnons avec qui j'ai vécu depuis Chartres et jusqu'à aujourd'hui. Avec des hommes qui venaient de la vraie misère. Des hommes qu'auparavant j'étais habitué à juger de poivrots, bandits, malheureux. Tu te souviens chez nous : "celui-là est fou". Vivre avec eux, a été une belle et grande découverte.


Franco, parle-nous des communautés d'Emmaüs.

Entendons-nous, avant je te dis qui est l'Abbé Pierre. En France, l'Abbé est connu autant dans le champ ecclésiastique que politique. Selon une enquête récente il est connu de 98% des français. Quand je l'ai rencontré pour la dernière fois, il recevait toujours de hautes responsabilités. L'abbé Pierre a été un héros de la résistance française. "Abbé Pierre" est le nom de code qu'on lui a donné quand il était dans la Résistance. C 'est le nom qui lui est resté. Il venait d'une famille riche de Lyon, et s'appellait Henri Grouès. En France, où il y a eu un gouvernement de collabos avec les allemands, c'est très important d'avoir participé à la résistance. L 'abbé pierre a été un résistant, je ne dis pas qu'il a tué des ennemis, mais il a eu d'importantes responsabilité dans la Résistance française. Entre autre, il a sauvé le frère du Général De Gaulle, en le portant sur les épaules en Suisse, il a sauvé de nombreux juifs.

Après la Guerre , ce prêtre qui a combattu, a été élu député. Il s'est battu au parlement pour l'obtention de l'objection de conscience. Tu vois alors la complexité de sa pensée, qui peut paraître contradictoire. (Mitterrand, il y a deux mois l'a nominé Grand Officier de la Légion d'Honneur). Après la guerre de 39-45, il a été élu représentant du MRP (Mouvement Républicain Populaire) à la chambre des députés. L'Abbé Pierre fut secrétaire à la Défense. Un prêtre qui allait visiter les casernes, les navires de guerre, et qui au même moment faisait parti de la commission pour l'état des Droits de l'Homme, avec la veuve de Roosevelt, avec le fondateur de la FAO , Lord Borr, etc.

En 1947-1948, il avait créé un Mouvement des Fédéralistes Mondiaux avec d'autres amis. Il essayait à la base d'unir les peuples qui s'étaient combattus lors de cette guerre horrible. Et surtout, les jeunes de France, d'Allemagne et des Etats-Unis, pour qu'ils puissent se connaitre et ainsi, par la connaissance de l'autre, par l'amitié rendent impossible la naissance d'une autre guerre.

L'Abbé Pierre avait réussit à acheter une vieille villa aux alentours de Paris à Neuilly Plaisance, pour en faire le siège du secrétariat et accueillir ces jeunes qui venaient passer quelques jours en sa compagnie.

Il a travaillé avec ses mains pour restaurer cette villa. Il est aussi capable de bien travailler… Quand il était un jeune scout, on le surnommait Castor Méditatif tant il travaillait bien le bois.

C'était la terrible période de l'après guerre. Il se préoccupait aussi d'aider les familles sans maison. Le gouvernement conservateur de l'époque n'avait pas fait de plans populaires pour aider les familles d'ouvrier à trouver une maison.

Le mouvement Emmaüs est né par hasard. Un jour, ce prêtre, déjà bien engagé, a été appelé pour sauver un homme. Ces voisins étaient venus le chercher. "Il y a un homme qui a essayé de se suicider. Allez lui dire quelque chose". L'Abbé Pierre se rendit sur place. L'homme s'appelait Georges. C'était un homme qui avait tué son père, par erreur, car sa vraie intension était de tuer sa marraine. Il avait été condamné à perpétuité et envoyé au terrible bagne de Cayenne. Là-bas, il sauva un bagnard en risquant sa vie, durant un incendie. C'était au fond un brave homme. Pour ce geste, il fut gracié. Il revient en France où il trouva sa femme qui dans le même temps avait emménagé avec son ex-compagnon du bagne. Quand sa fille qui, à distance, avait idéalisé son père, vu un homme tuberculeux, elle le rejeta. Seul, George, essayer de se donner la mort en se taillant les veines.

L'Abbé pierre se trouvait donc au chevet de cet homme. Intuitivement, il lui a dit : "je n'ai rien à te donner, mais, si tu veux, viens habiter avec moi. Je cherche à aider des familles pauvres. Aide-moi à redresser celui qui est plus malheureux que nous ! » C'est comme ça qu'est né Emmaüs et c'est çà Emmaüs.

C'est la rencontre de deux personnes très différentes. L'Abbé Pierre un homme riche, riche par l'éducation, par sa foi, par sa famille. Et un homme désespéré qui venait de la souffrance et de la misère. Ces deux êtres humains décidèrent de vivre ensemble, pour aider les autres.

Le nom d'Emmaüs est venu par la suite. Quand les voisins virent que l'Abbé Pierre avait accueilli ce bagnard, dès qu'ils croisaient d'autres pauvres hommes, ils leurs payaient un billet de métro et les envoyaient chez l'Abbé Pierre. Comme-ça, l'Abbé s'est trouvé à la tête d'une communauté, qui vivait sur sa paie de député. Voilà le début d'Emmaüs.


Mais le nom Emmaüs vient de l'Evangile de Luc ?

C'est exact. Le nom d'Emmaüs, l'abbé Pierre l'a pris dans l'évangile. Tu te souviens ? Deux disciples se sauvent de Jérusalem après la mise en croix du Christ, plein de peur et désespérés. Sur la route qui va vers le village d'Emmaüs, un inconnu les accompagne. Il leur demande le motif de leur tristesse. Ils lui répondent : "Comment, tu ne sais pas ce qui est arrivé à Jérusalem ? Jésus, qui était entré en triomphateur, a été arrêté et crucifié". L'inconnu explique alors que Jésus devait souffrir et mourir. Au moment où ils arrivèrent dans le village d'Emmaüs, les deux hommes demandèrent à l'inconnu de s'arrêter avec eux dans l'auberge, de souper ensemble. Au moment du repas, l'inconnu divisa le pain. Leurs yeux s'ouvrèrent et ils reconnurent, dans l'obscurité, le Christ ressuscité qui disparu rapidement. Les disciplines n'eurent plus peur. Ils retournèrent à Jérusalem pour informer les apôtres qui se cachaient que Jésus était ressuscité.

En se référant à ce passage de l'Evangile de Luc, L'Abbé Pierre vu que le nom d'Emmaüs correspondait à celui de la communauté dans laquelle il accueillait des hommes désespérés, qui avaient perdu toute joie, toute dignité. Cette communauté où une vie de fraternité dans le travail et le service, leur permettait d'aider les autres. Dans cette communauté, des désespérés retrouvaient la joie, une nouvelle dignité.

Eux, les marginaux, les moins que rien devenus massons, retrouvaient par leur travail, par ces maisons construites pour les autres, ils se sentaient à nouveau Hommes. Des bons à rien devenaient sauveurs des autres.


L'Abbé Pierre, lui a donné quelques règles à cette communauté. Il devait penser qu'un jour d'autres communautés pourraient naitre, quelque chose comme un ordre religieux.

Non, l'Abbé Pierre ne pensait à rien de ce type. Il s'est retrouvé à avoir fondé une communauté sans le vouloir. Comme je te l'ai dit, après le premier compagnon accueillit, d'autres vinrent puis des familles entières qui demandaient une aide. A ce moment, l'Abbé pierre démissionna de son poste de député. La communauté se retrouva sans argent pour vivre et pour construire les maisons pour les sans-abri. Que faire ? En cachette, l'Abbé s'en alla faire la manche la nuit dans Paris. Un des compagnons le surprit et lui dit : "Vous nous dites que ce n'est pas humain de vivre comme un mendiant et vous faites le mendiant !» L'Abbé lui répondit : "Mais comment faire ? Nous n'avons plus d'argent". L'autre lui répondit : "Je connais un gars qui, depuis qu'il est sorti de prison, récupère le carton, le fer et le revend. Avec ça il se maintient. Je connais aussi des chiffonniers qui se sont enrichis avec ce travail. Nous aussi avec ce travail nous pourrions faire vivre la communauté et continuer à construire des maisons pour les sans-abri".

L'Abbé Pierre était sceptique. Il ne pensait pas que de ce ramassage puisse générer des revenus permettant de faire vivre une communauté – qui entre temps était passé à 22/23 personnes – et de construire des maisons. Mais il n'y avait pas d'autres possibilités. Ils décidèrent donc de commencer sur la décharge de Paris en y implantant des tentes. Très vite, ils se rendirent compte que le tri des déchets commençait à rapporter. Alors seulement, sont nées les règles de vie.


Quelles sont ces règles ?

La première règle est le travail. Nous voulons vivre de notre travail". Les communautés se refusent à tout type d'assistanat. Tous les dons doivent servir pour ouvrir d'autres communautés ou pour les services d'urgence. Mais nous ne voulons pas dépendre de l'assistance des autres ou de l'état. Le refus de l'assistanat est une donnée centrale pour la personne de la communauté. Même si les problèmes existent, il sait qu'il mange, qu'il vit avec l'argent qu'il gagne. Personne ne peut rien lui reprocher. Tu comprends ? Personne ne peut lui dire. "Toi t'es un malheureux, parce que tu as fait de la prison, tu es un alcoolique…" "Non, moi je suis une personne qui travaille et qui vit avec mon travail".


C'est la première règle. Et ensuite ?

La seconde règle est la communauté. Chacun est accepté pour ce qu'il est aujourd'hui. Ce qu'il a fait avant ne nous intéresse pas. On ne te demandera pas ce que tu as fait, quelles sont tes idées politiques et ta foi religieuse…


Comment ? Mais cette communauté a été fondée par un prêtre catholique ?

C'est un prêtre qui l'a fondée mais par respect des pauvres, il a pensé que la sphère religieuse est un fait personnel. Chacun se sent respecté. Personne ne va fouiller sous les drames, sous leurs erreurs. La personne trouve un endroit où il est "Homme", travailleur.


Et le troisième règle ?

Le service. Nous sommes une communauté de pauvres qui essaye de travailler pour aider les plus pauvres. C'est peut-être la règle qui a permis à nos communautés d'aller de l'avant pendant plus de trente ans. S'il n'y avait pas eu ce but, des hommes n'auraient pas accepté une vie communautaire, qui en soi est très difficile, de faire un travail aussi dur. On ne travaille pas dans de telles conditions juste pour gagner de l'argent.

L'autre règle est l'abstinence totale vis-à-vis de l'alcool. Pour aider ceux qui entrent dans les communautés avec cette maladie grave de l'alcoolisme, personne n'a le droit de boire. On essaye même de promouvoir une campagne en Italie contre l'alcoolisme qui et l'une des maladies les plus répandues – responsable de 40 000 morts par an. Or, l'Etat ne fait rien. Au contraire, il permet une publicité qui est scandaleuse et honteuse. On parle toujours de la drogue, mais la principale cause des décès est l'alcoolisme.


Tu nous as raconté la naissance de la première communauté d'Emmaüs. Quand tu es arrivé à Emmaüs, cette communauté existait depuis combien d'années ?

Le première communauté date de 1949. Je suis arrivé dans Emmaüs en 1967. Le mouvement des communautés a diffusé rapidement et de manière assez autonome. Je veux dire que de nombreuses communautés sont nées aussi au-delà de l'inspiration de l'Abbé Pierre. Par exemple, en Argentine, ce fut un père Jésuite l'instigateur, au Japon, un prêtre français aidé par une fille japonaise issue d'une famille riche (Marie du village des fourmis…). Ces communautés sont nées sans connaître l'Abbé Pierre. Mais elles se référaient aux mêmes valeurs : Communautés de pauvres qui travaillent pour aider les pauvres. Ensuite, ils ont entendu parler de l'Abbé Pierre à la radio, et dans les journaux français.

En France, par exemple, en 1954, la communauté a donné naissance à ce que l'on appelle "l'insurrection de la bonté", un fait révolutionnaire…


L'insurrection de la bonté ?

Dans ces années-là, de nombreuses communautés ont travaillé pour essayer de venir en aide aux sans-logis. Mais durant l'hiver très froid de 1953/1954, de nombreuses familles continuaient de vivre dans des situations terribles, dehors, sans couverture. Mais aussi, des familles d'ouvriers dormaient deux jours dans des hôtels et le reste du temps dehors. Une nuit, un bébé mourut de froid… Un bébé d'une famille qu'une communauté avait accueillie dans un camion en attendant de lui construire une maison. L'abbé Pierre a invité le ministre de la reconstruction à venir aux funérailles du bébé. Le ministre est venu. Toute la presse était présente. Ce fut un scandale national.

Le gouvernement français avait refusé d'attribuer des fonds pour construire tout de suite des logements provisoires pour ces familles. A la fin du mois de Janvier 1954, le froid était intense sur toute l'Europe. Dans les tournées que les communautés faisaient la nuit pour recueillir les gens perdus – des Hommes dormaient près des bouches de métro pour sentir un peu d'air chaud – un groupe trouva une personne âgée, morte de froid, avec dans sa main l'acte d'expulsion. Retourné, l'Abbé Pierre parla en direct à la radio française – le 1 er Février 1954 – pendant les heures de grande écoute. Il fit son célèbre discours : "Mes Amis, au secours ! La France vie une situation scandaleuse. Des milliers de familles dans la misère et dans la désespérance, sans maison. Les communautés font tout leur possible pour venir en aide à ces personnes. Cette nuit nous avons trouvé une femme morte de froid… Il est l'heure que la France se réveille, qu'elle prenne conscience du drame et fasse quelque chose… »

Je te le dis comme ça, en deux mots, mais le discours eut une répercussion énorme. Le parlement se réunit d'urgence et vota dix fois ce que l'Abbé avait été demandé comme budget quelques jours plus tôt. Ceci donna naissance à cette cité appelée populairement "Abbé Pierre", faite provisoirement dans l'urgence et qui encore aujourd'hui se trouve dans les villes françaises, dans les banlieues. Ces cités sont aujourd'hui devenues bidonvilles (elles devaient être provisoires). Ce fut une très belle période. Les prisons avaient été ouvertes.

 

 

 
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